« 16 septembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 172-173], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7365, page consultée le 04 mai 2026.
16 septembre [1837], samedi, midi ¾
Cher petit homme bien aimé, vous êtes bien gentil d’être venu cette nuit. Je vous
en
remercie de tout mon cœur. Maintenant je voudrais savoir pourquoi vous voulez que
je
vous écrive puisque vous ne me lisez pas et que je vous approuve de cette abstinence ?
Il me semble qu’il vaudrait mieux que je me contentasse et vous aussi de vous aimer
de
toutes mes forces et de penser toujours à vous sans noircir un tas de feuilles
innocentes de papier blanc. Pensez-y mon petit homme et dites-moi que j’ai mille fois
raison. J’ai un grand démêlage à faire aujourd’hui dans nos deux caboches respectives
à Claire et à moi. Il est probable que vous
me trouverez dans le coup de fer si vous revenez avant minuit. Je vous aime mon petit
o. Je sais parfaitement distinguer un Cyclope d’un Borgne et je ne veux
pas faire faillite ni banqueroute1. Je suis une
femme RÉELLE dont il ne se dégage aucune CHIMÈRE, entendez-vous vieux bêtaa ? Je vous aime, voilà pour la réalité.
Quant aux chimères, vous vous adresserez à AMBOISE qui en a le grand entrepôt2. Je vous aime. Jour, jour. Tu
vas revenir n’est-ce pas ? Je veux te voir encore, moi. Je ne t’ai pas assez embrassé
d’abord, et puis je ne vous ai pas donné le quart des caresses que je me dois.
Je
vous attends avec intrépidité. Soirpa, soir man.
Juliette
1 Probable double sens à connotation érotique : en argot, « faire faillite » et « faire banqueroute » sont synonymes de « faire culbute » ou « montrer son postérieur », tandis que « cyclope » et « borgne » sont synonymes d’« anus » et/ou de « pénis ».
2 Allusion à élucider. Juliette et Victor ont visité ensemble le château d’Amboise en août 1834. Il n’est pas impossible qu’il fut le lieu de promesses d’amour et d’avenir faites par Hugo et que Juliette considère comme non tenues.
a « bêtat ».
« 16 septembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 174-175], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7365, page consultée le 04 mai 2026.
16 septembre [1837], samedi soir, 8 h. ¼
Certainement que je vous aime. Si je m’écoutais je ferais cent mille choses pour vous
le prouver. Mais vous ne voudriez pas. Je me contente de vous aimer en dedans. Je
vous
aime tant que je ne sais pas comment tout y peut tenir en dedans. Vous m’avez fait
bien enrager tantôt, mais soyez
tranquille, tous vos gribouillis me passeront par les mains. Je me suis
[tignochée ?]a1 jusqu’au moment du
dîner qui a eu lieu à 7 h. ½. Maintenant je vous écris avec la presque certitude que
vous coucherez à la campagne ce soir, ce qui m’arrange tout juste. Vieux Toto que
vous
êtes, vous n’êtes pas capable de faire le héros deux jours de suite. À ben ouiche,
c’est ben agréable2 d’avoir un
amoureux comme vous. Vous pour comble d’absurditéb vous me laissez ce fagot de lettres que j’ai eu la
bonhomiec de vous écrire3. Soyez
tranquille. Si demain ce tas d’immondices n’a pas disparu, je le brûle pour purifier
l’air de ma chambre. Arrangez-vous comme [vous] voudrez, après cela
ne me regarde plus.
Je vous aime, moi, voilà pourquoi je suis si bonne et si
bête, c’est-à-dire tout le contraire de vous qui ne m’aimez pas et qui êtes très
méchant et très spirituel. Tâchez de penser un peu à moi. De
mon côté vous n’avez pas besoin de me faire une pareille recommandation. Vous êtes
bien sûr que je n’en perds pas une seconde de votre pensée et je n’en suis pas plus
fière pour cela. Il y a des moments où je crois que j’en suis plus heureuse mais c’est
seulement quand je crois que vous m’aimez. M’aimez-vous ce soir ? Moi je t’aime.
Juliette
1 La lecture n’est pas douteuse. « Se tignocher » signifie-t-il, dans l’un des patois utilisés par Juliette, ou dans un français populaire de son temps, « peigner sa tignasse », activité que Juliette prévoyait de faire dans sa lettre de la veille ? Ou serait-ce plutôt un néologisme ?
2 Transcription orale de « Ah bien oui, c’est bien agréable », qui cherche à imiter le parler campagnard.
3 Juliette, à cette époque, n’adresse pas ses lettres à Hugo par la poste ni en envoyant chez lui sa servante : elle dépose ses lettres quotidiennes dans une boîte chez elle, que Hugo relève quand il lui rend visite.
a « tignocher ».
b « absurditée ».
c « bonhommie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
